Quiconque a déjà eu l’occasion de discuter avec un magistrat ou greffier connaît l’état de dénuement extraordinaire dans lequel notre Justice fonctionne : outre le problème des personnels, il n’est pas rare d’entendre des histoires de post-it qu’on doit couper en deux pour ne pas avoir à en commander ou de voir des magistrats qui utilisent encore des disquettes pour s’échanger des dossiers (je précise pour les moins de 20 ans qu’une disquette était l’équivalent d’une clé USB dans les années 90, avec une capacité de stockage équivalent à la moitié d’un fichier mp3).
Les magistrats à qui j’ai pu parler semblent penser que cet état de moyens est dû à une cécité des politiques, qui ne se rendraient pas compte de la situation et de ses conséquences. Ma conviction est inverse : il existe aujourd’hui une profonde défiance des politiques à l’égard des magistrats. Que ce soit en matière de justice pénale, de droit du travail ou de droit administratif, un élu a beaucoup plus de chances aujourd’hui de se trouver sur le banc des accusés que dans le rôle du plaignant.
Dans ces conditions, donner plus de moyens à la Justice, notamment à la Justice pénale, est perçu comme se tirer une balle dans le pied. En somme, le manque de moyens de la Justice peut se concevoir comme la façon dont les hommes politiques rendent aux magistrats la monnaie de leur pièce pour toutes les affaires qui ont éclaboussé la classe politique dans les années 1990.